« In memoriam Janek »
Le billet de Grégor Chapelle d'avril 2008
Camarades, Chers amis,
Janek Kuckiewicz était un homme extraordinaire. Il est décédé subitement ce 8 avril. Nous militions ensemble au sein d’Actions Birmanie depuis près de 10 ans. Janek était directeur des droits syndicaux à la Confédération Syndicale Internationale mais bien plus que ses titres, c’est son humanité qui a impressionné tous ceux qui ont eu la chance de croiser sa route. Janek avait perdu ses deux jambes à 20 ans et se déplaçait donc en chaise roulante. Ce handicap semblait paradoxalement le renforcer dans ses engagements. Il était un enthousiaste contagieux et possédait un humour décapant. Avec lui, le combat pour un monde plus juste était une fête quotidienne. Je voudrais ici rendre hommage à son parcours de changeur de monde. Pour ce faire, je me permets de partager avec vous ces mots de Paul Hermant, chroniqueur tous les matins sur la RTBF radio, ces mots lus à l’enterrement de Janek et que Paul m’a autorisé à relayer. Je les trouve beaux. Ils me mettent du baume au cœur. Et je voulais les partager avec vous.
« Janek,
De temps en temps on se dit : « Tiens, je suis bien heureux de partager avec celle-ci ou celui-là le même temps et le même espace ». De temps en temps on se dit : « C’est bien de l’avoir sur terre en même temps que nous ». C’était bien, Janek. C’était bien de t’avoir sur terre en même temps que nous et d’avoir pu partager le même temps puis le même espace.
Quand un homme meurt, on parle de lui publiquement, on décrit ses actions, on évoque des souvenirs, on fait revivre sa parole. Nous faisons cela parce qu’il est essentiel de rendre hommage aux hommes qui partent, mais aussi parce qu’il nous faut tenter de savoir, pour nous la communauté de ceux qui restent, en quoi par sa présence il a changé le monde que nous avons partagé avec lui et comment en mêlant son temps au nôtre, il l’a bouleversé.
Avec Janek, c’est simple, il n’est question que de cela : comment un homme passe sa vie à transformer celle des autres. Avec lui, nous retrouvons des mots forts, des mots qui font mal à notre époque, le mot d’engagement, le mot de ténacité, le mot d’intégrité, ce beau mot qui signifie « rendre un homme entier ». Et puis ce mot-là, le mot de militant. Et l’adjectif que Janek lui préférait, syndical : militant, syndical.
En pensant au combat syndical de Janek, je me suis souvenu qu’en vieux français, on syndiquait sur quelque chose. Cela voulait dire qu’on examinait un événement ou une information d’un œil critique. Quand on se syndique, quand on se met ensemble, quand on s’associe pour le droit des autres et la justice de tous, c’est cela : on pose un œil critique.
Je me suis dit que Janek, on le sait bien, voyait le monde de plus bas, d’un peu plus bas que nous autres d’ordinaire. Aussi Janek ne posait-il pas un œil critique : il levait un œil critique. C’était plus redoutable encore. Et quand il voulait l’affronter, le monde, les yeux dans les yeux, vous savez bien comme il faisait, surgissant de son siège pour se retrouver tout à coup assis sur les bras du fauteuil replié dans un geste qui surprenait à coup sûr qui ne l’avait jamais vu à l’œuvre. On dit parfois : tiens celui-là brigue un fauteuil. Janek n’a jamais brigué de fauteuil et le fauteuil n’a jamais bridé Janek.
Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai envie aujourd’hui d’avoir une pensée pour la chaise de Janek. Elle sait bien, cette chaise, qu’elle n’a jamais porté Janek mais que c’est Janek qui l’a portée. J’imagine qu’elle va s’ennuyer beaucoup maintenant. Parce que c’est une chaise qui a vu beaucoup de pays, qui a connu beaucoup de gens, c’est une chaise qui a accueilli la voix de Janek, cette voix magnifique, cette voix profonde qui donnait à ses emportements des airs de tonnerre. Cette chaise s’est beaucoup battue, elle a été de tous les combats, de tous les droits, de toutes les rencontres, de toutes les négociations, de toutes les causes, de tous les engagements.
Par exemple, il y a une image, je ne l’ai pas vue, c’est une image racontée et la chaise était là, c’était au début des guerres yougoslaves et nous autres des causes communes avions envoyé une délégation à Genève, rencontrer Tadeusz Mazowiecki alors rapporteur spécial pour les Nations-Unies sur ce conflit naissant. Il y avait là Janek Kuczkiewicz, Jean-Pierre Jacqmin et puis Arthur Haulot. Nous savions alors mettre ensemble des hommes comme cela et il faut imaginer ce trio sur les rives du lac, il faut imaginer le bureau de Tadeusz Mazowiecki, les quatre hommes ensemble, et il faut imaginer les poignées de main qui s’échangèrent car dans ces poignées de mains, il y avait une grande partie de l’histoire du 20ème siècle : les camps nazis, les prisons communistes, les réseaux de résistances, les syndicats libres, les droits de l’homme… Il y avait les mains de ceux qui avaient su dans leur corps comment s’écrivait le mot totalitarisme et puis les mains de ceux qui essayaient de faire qu’on ne l’écrive jamais plus. Dans ces poignées de mains passèrent des combats et des histoires et je pense sincèrement que l’on peut vivre pour des poignées de mains comme ça. Et je pense aussi que ces poignées de mains nous survivent.
Janek nous laisse le cadeau le plus difficile qui soit, un héritage sans testament. Il ne nous dit pas ce qu’il voudrait qu’on fasse. Il nous dit de nous débrouiller avec ce qu’il a fait. C’est beaucoup mieux et c’est déjà plus compliqué. On va avoir besoin d’un fameux œil critique et de beaucoup de poignées de mains.
Paul Hermant 12 avril 2008 »
Mémorial pour Janek Kuczkiewicz
Grégor Chapelle
2, rue du Curé
1190 Bruxelles
